Soly Cissé: «Je suis beaucoup plus dans le rêve que dans la réalité»
Interview by Antonella Pisilli, Paris, 24 August 2016. Conducted and reproduced in French.
Recorded in Paris in the summer of 2016, this conversation with the Senegalese painter Soly Cissé moves from surrealist automatic drawing and the persistence of the mystical in African reality to a blunt assessment of the art market's treatment of African artists, and to the memory of Senghor's cultural policy as a lost standard.
The interview is reproduced in full from the original transcript. The artist's remarks reflect his position in 2016 and are published as recorded.
Nous sommes à Paris, en compagnie de Soly Cissé, qui a gentiment accordé cet entretien.
Dans vos peintures on retrouve le dessin automatique des surréalistes, le rêve, la peinture d'action et le mysticisme africain, dans un métissage bien élaboré. D'où provient votre inspiration pour vos œuvres ?
Pour moi, en fait, ça dépend des idées de départ, parce que pour moi l'Afrique reste encore mystique. Il y a des réalités, en Occident, qui sont très différentes de la réalité africaine. Et je veux montrer, à travers ma peinture, que l'Afrique a encore conservé son côté mystique. Donc c'est une Afrique différente, une Afrique qui a beaucoup donné aussi aux autres continents, aux autres réalités.
Donc dans ma peinture, j'aimerais bien qu'on ressente un peu ce côté mystique qui nous a toujours habités, parce que nous sommes quand même des Africains, on est souvent en Europe, mais la réalité africaine est très mystique. Et il y en a qui conservent encore ce mysticisme, qui est encore là.
Je suis beaucoup plus dans l'imaginaire que dans la réalité, dans mon travail, parce que l'imaginaire me donne beaucoup plus de possibilités et de rêves. Donc je suis beaucoup plus dans le rêve que dans la réalité. C'est ce qui fait la différence, et c'est ce qui me donne aussi les possibilités de délirer et de faire ce que je veux, ce que j'ai envie de faire.
Dernièrement, vous avez déclaré que votre peinture est une lutte. Pouvez-vous me dire contre quoi ?
Pour moi, c'est une lutte contre la discrimination du marché de l'art à l'égard des artistes africains. Je trouve qu'il y a beaucoup d'artistes africains qui ont beaucoup de talent, mais qui, malheureusement, ne sont pas vraiment acceptés. Si tu regardes le barème de leurs cotations, il est très bas : il y a un problème de reconnaissance.
Et maintenant, je pense que l'art va beaucoup plus vers le lobbying. J'ai envie, parfois, de pousser ce cri de cœur, cette rancune, cette sorte de révolte vis-à-vis des gens qui monopolisent l'art et qui décident pour les autres. Du coup il y a un problème, pour les Africains, à trouver leur place dans le marché de l'art. C'est un problème sévère. Et je pense qu'il est temps, maintenant, de reconnaître les artistes africains, parce qu'il y en a quand même qui sont très bons.
Le Sénégal connaît en ce moment une vitalité artistique remarquable. La plupart des artistes à qui j'ai parlé, venus de plusieurs pays du continent, se plaignaient d'une politique culturelle absente : il n'y a pas de musées, pas de promotion artistique, et beaucoup d'artistes sont plus célèbres à l'étranger que chez eux. Au Sénégal la situation semble meilleure, il y a d'ailleurs, depuis longtemps, la Biennale de Dakar. Comment voyez-vous le futur de l'art contemporain africain ?
Oui, vous savez, en Afrique il n'y a pas de musées. Il n'y a pas de musées et il n'y a pas de politique culturelle digne du nom, une politique riche, où l'État achète les artistes.
Dernièrement, j'ai fait une interview avec RFI, j'ai parlé de ça. J'ai dit que nous, les artistes, on a un problème avec les politiques, parce que pour moi les politiques ont échoué. Ils ont échoué parce qu'il n'y a pas de politique culturelle dans notre pays, alors que la richesse de l'Afrique, c'est la culture. C'est ce qu'elle peut donner à l'Europe.
Notre président, le président Senghor, était un président très enraciné dans la culture africaine. Ce sont des gens qui ont beaucoup fait pour l'Afrique. Ils ont fait le Festival des arts nègres en 66 : 60 % du budget, il l'avait mis dans la culture. Donc dans les années 66, les artistes étaient des bourgeois. Les artistes avaient beaucoup d'argent, ils étaient bien entretenus par l'État sénégalais, parce que le président aimait l'art, il aimait la culture.
Et quand il voyageait, il emmenait des artistes avec lui. Par exemple, quand il venait à Paris, il venait visiter les ateliers des grands artistes avec des artistes sénégalais. Il visitait Picasso, il visitait les grands maîtres qui étaient à Paris, avant de retourner au Sénégal. Donc lui, c'est quelqu'un qui voulait formater des artistes pour le futur des pays africains.
N.d.R. : les sources disponibles ne confirment pas ce chiffre. La part du budget national sénégalais consacrée à la culture et à l'éducation sous la présidence de Senghor (1960-1980) est généralement estimée autour de 25 %.
Entretien réalisé par Antonella Pisilli. Paris, 24 août 2016.