Romuald Hazoumè: « L'art est comme la pomme de terre »
Interview by Antonella Pisilli, 28 February 2010. Conducted and reproduced in French.
Recorded in early 2010, this exchange with the Beninese artist Romuald Hazoumè is a sharp corrective. Hazoumè rejects the vodoun label routinely attached to his work, distinguishes it from the Fa divination system, revisits the reception of the 1989 exhibition Magiciens de la terre, and speaks bluntly about waste, the art market and the Beninese government's cultural policy. The interview is reproduced in full from the original transcript; the artist's remarks reflect his position in 2010 and are published as recorded.
Le Bénin se définit aujourd'hui comme « berceau du vodou » et montre la volonté de créer un lien fort avec sa propre histoire culturelle. Dans quelle mesure le thème du vodou est-il présent dans ton travail ?
Il y a peu de gens extérieurs à notre culture qui savent vraiment ce qu'est le Vodoun. Il est donc clair que nous, qui savons ce qu'il en est, ne pourrons jamais nous permettre de le mettre dans notre travail. Il faut comprendre que je travaille avec le Fa, qui n'est pas un vodoun.
En 1989, l'exposition célèbre « Magiciens de la terre » a été organisée au Centre Georges Pompidou à Paris. Le monde occidental a pu faire la connaissance de l'art contemporain africain grâce à cette exposition. Mais, d'autre part, celle-ci a été responsable d'une vision exotique de l'artiste africain contemporain, présenté comme « magicien », et donc comme une personne imprégnée de savoirs mystiques et religieux. Dans ton art se trouvent de nombreux symboles et signes divinatoires. Pourrais-tu m'en parler ?
D'après vos propos, je vois que vous n'avez pas compris. Premièrement, « Magiciens de la terre » ne regroupait pas seulement des artistes africains, mais du monde entier ; vos propos ne tiennent donc pas du tout. Néanmoins, vous devez savoir qu'il y a eu beaucoup de critiques de la part de gens qui ne connaissent pas l'art d'autres parties du monde et qui croient qu'il n'existe des artistes qu'en Occident.
Mais l'art est comme la pomme de terre : la pomme de terre pousse sur tous les continents. Que notre art vous paraisse exotique, sachez que les Africains pensent la même chose de l'art occidental.
Pour moi, le pire n'est pas le fait de critiquer une exposition en mal ; pendant vingt ans, le pire a été de ne pas en parler du tout. Et la plupart des artistes venus d'Afrique qui figuraient dans cette exposition sont aujourd'hui exposés dans de grands musées.
Dans mon travail, il n'y a pas de vodoun. Le Fa (géomancie divinatoire) ne peut être expliqué en quelques lignes ; il faudrait des pages et des pages. Mais il faut comprendre que, ne sachant pas écrire comme les Occidentaux, nous avons répondu à nos questionnements par des signes lisibles seulement par certains individus à qui l'on a transmis ce savoir. C'est l'ensemble de ces réponses qui constitue le Fa.
Tes masques suivent-ils la tradition yoruba ? Comment ont-ils évolué à l'époque moderne ?
On peut raconter ce que l'on veut sur mes masques : ils s'inscrivent dans la logique de fabrication des masques chez les Yoruba. Mais ils sont loin d'être sacrés.
L'usage de matériaux jetés vise-t-il à faire des reproches au monde occidental ?
Non, je veux simplement mettre les miens face à leur responsabilité d'accepter de recevoir la poubelle du monde, mais aussi contribuer au retour de cette poubelle en Occident.
Dans les discours écrits autour de l'art africain, on peut constater une adhésion à la division entre la réalité et la fiction, et à l'idée que l'artiste fasse soit entièrement partie de sa culture traditionnelle, soit qu'il l'utilise et la réinterprète selon les exigences du marché artistique. Qu'en penses-tu ?
Les exigences du marché m'importent peu. Je reste fidèle à moi-même, en sachant d'où je viens, même si je ne sais pas où je vais.
Tu es un artiste résidant en Afrique. Que penses-tu des artistes africains de la diaspora ?
Je suis chez moi, et de là je rayonne dans le monde. Les autres sont aussi libres que moi. Nous payons tous le prix de cette liberté.
Le Bénin poursuit actuellement une politique visant à promouvoir et valoriser la culture nationale. Dans quelle mesure l'art pourrait-il contribuer à ce développement ?
« Le Bénin poursuit actuellement une politique visant à promouvoir et valoriser la culture nationale » : je dis que c'est faux, ce ne sont que les paroles en l'air de notre gouvernement, constitué d'ignorants qui ne savent plus d'où ils viennent.
Le rayonnement d'un pays passe par son art, et au Bénin notre culture est très riche. Notre art est connu dans le monde. Nous devons le mettre au service du développement. C'est ce que fait la Fondation Zinsou depuis quatre ans maintenant. Mais ce n'est pas le souci du gouvernement.
Entretien réalisé par Antonella Pisilli. 28 février 2010.